La B.O de mon bro Marvin Jouno

La B.O de mon bro Marvin Jouno

C’est sur les bancs de la cour d’école vers 8 ans que j’ai croisé Marvin pour la première fois. Je ne l’aimais pas trop à ce moment là, et je crois que lui non plus. À cet âge là on côtoie rarement les plus vieux, même à un an d’écart. Plus tard à l’adolescence, je l’ai croisé à nouveau sur les bancs de notre petite banlieue du 91, cette fois-ci en rollers, prêt à slider les trottoirs et le bitume waxés, à sauter les marches des escaliers, à chuter et à se relever sans cesse. Finalement c’est à l’époque du lycée que l’on s’est réellement parlé, lui à Corbeil, moi à Evry, mais avec en commun le foot sur un parking, Radiohead et Coltrane, et une sensation d’être vraiment différents des autres. Comme tout ado qui se respecte, on a eu un groupe de reprises (« Amigos »), il jouait de la basse, je jouais de la guitare. Un dépucelage scénique plutôt sympathique et surtout éphémère. Et puis on a eu un trio de pop intello, il écrivait, je chantais. Ça s’est fini aussi vite que ça a commencé, pris par l’élitisme égotique  des vingtenaires qui ont tout compris à la vie et le perfectionnisme qui procrastine.

Chacun a ensuite fait sa vie, de nouvelles amitiés, de nouvelles vocations, de nouveaux décors. Plusieurs années se sont écoulées avant que Myspace ne nous donne la possibilité de nous exprimer sur internet. Une fonctionnalité assez voyeuriste nous permettait à l’époque (je dis beaucoup « à l’époque » car j’ai vieilli) de voir qui avait consulté notre profil. Etonné puis curieux de « revoir » Marvin, je clique sur lui et tombe sur sa musique. Les Chers Leaders sera le premier morceau qui me reconnectera à lui, à son univers, à son présent, à notre amitié. Je savais qu’il allait me voir consulter son profil, alors je me suis lancé et lui ai laissé un message pour le féliciter et pourquoi pas reprendre contact avec lui.

 

Nous nous sommes très vite revus, pour retrouver un lien qui n’avait finalement pas tant bougé, et nous avons naturellement décidé de refaire de la musique ensemble- sa musique cette fois. Un trio s’est alors formé avec Agnès Imbault au piano et, des maquettes peu structurées, peu chantées, peu incarnées, nous avons tout doucement évolués vers de la chanson, de la pop intello comme à l’époque, l’expérience et le vécu en plus. Marvin Jouno est bien un artiste solo, accompagné d’un groupe d’amis.

Je suis souvent devenu ami avec les artistes que j’ai accompagnés. Les moments de réalisation musicale en studio offrent aux artistes l’espace et le temps nécessaires à créer des liens intimes, profonds, et parfois indicibles. Ici c’était l’inverse. Comment trouver l’espace et le temps nécessaires à l’intelligence créative et l’intuition artistique avec autant de passif et d’automatismes ?

La punchline du morceau Quitte à me quitter : « Vas, vis, mais reviens » aura été la clé de voûte de cet album et de son histoire. Que ce soit notre amitié coupée en deux, nos histoires d’amour respectives, il aura s’agit pour lui comme pour moi de faire des deuils pour mieux se retrouver.

 

Avec son passé de décorateur dans le cinéma, mon ami breton trouve un malin plaisir à créer des jeux de pistes, des énigmes visuelles invitant ses auditeurs à voir ses morceaux pour en tirer toute la richesse. Partis à quatre (Agnès, Marvin Apollo Noir et moi) dans le mythique Studio Vega à Carpentras pour pondre cet album dense et aux multiples dimensions a été une étape importante dans mon parcours de réalisateur. Car réaliser un album, et dans le cas de Marvin, la B.O de son film, ce n’est pas simplement livrer un album à une maison de disques. C’est aussi livrer un morceau de vie en composant avec différentes énergies, différentes histoires, créer à partir des forces et des faiblesses de chacun, mettre en forme des psychologies complexes et manifester une certaine dose d’amour pour parvenir à faire accoucher un artiste de lui-même. Le réalisateur est dans mon expérience parfois plus proche du métier de sage-femme.

By | 2018-04-30T09:48:37+02:00 novembre 22nd, 2017|Créations|0 Comments

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